Visualizzazione post con etichetta b pedrini. Mostra tutti i post
Visualizzazione post con etichetta b pedrini. Mostra tutti i post

domenica 8 aprile 2012

Nous fûmes les rebelles, nous fûmes les brigands...Belgrado Pedrini


Traduit de l’italien

MUTINES SÉDITIONS


Edition originale :
Belgrado Pedrini
« Noi fummo i ribelli, Noi fummo i predoni...»
Schegge autobiografiche di uomini contro
Edizioni Anarchiche Baffardello
Carrara 2001



Mutines Séditions
c/o Bibliothèque Libertad
19, rue Burnouf
75 019 Paris
http://mutineseditions.free.fr
mutineseditions@riseup.net


© NO COPYRIGHT
Aucun droit, aucun devoir
1ère édition : novembre 2005
2e édition revue et corrigée : août 2011



Un certain goût pour la liberté

C’est l’histoire d’un jeune homme autodidacte de 18 ans qui
s’engage dans la lutte révolutionnaire. Nous sommes en 1931, et
le parti fasciste est alors installé aux commandes de l’Etat italien
depuis près d’une dizaine années. C’est l’histoire d’un anarchiste
qui s’arme contre lui bien avant 1943, année du débarquement
anglo-américain en Sicile, de la chute provisoire de Mussolini et
des débuts officiels de la Résistance. Bien avant 1941 aussi, et la fin
de la trêve entre le fascisme brun et le fascisme rouge liée au pacte
germano-soviétique. Cette même trêve qui avait par exemple conduit
le Parti communiste italien, inféodé à Togliatti, à proposer dès
le début des années 30 à ses militants d’infiltrer les indispensables
structures de masse créées par les fascistes pour un jour les retourner
à son propre service.
Un jour… L’attente dans une nuit sans fin, en cette période qui
précède le second conflit mondial. Des poignées d’hommes courageux
et déterminés sont pourtant prêts à risquer le tout pour le tout
plutôt que de continuer à survivre sous un tel régime. Comme sous
n’importe quel régime d’ailleurs, dès lors qu’il est placé sous le règne
de l’Etat, de l’exploitation ou de la marchandise.
C’est l’histoire d’un condamné qui, attendant son exécution
dans la prison de Massa avec ses compagnons pour avoir tué des
fascistes, est libéré avec tous les autres par un groupe de partisans
en juin 1944. C’est l’histoire d’un combattant qui ne dépose pas
les armes à la libération du territoire national. C’est l’histoire d’un
ex-partisan de 32 ans qui est arrêté en mai 1945 et condamné quatre
ans plus tard à 30 ans de prison, accusé d’avoir tué un policier
et d’expropriations au détriment d’industriels fascistes de Carrare,
Un certain goût pour la liberté
• 6 Nous fûmes les rebelles... Milan et La Spezia. Délits de droit commun, car commis avant
1943, et par des anarchistes. Condamné, tout comme des centaines
d’autres ex-partisans qui ne sont pas disposés à accepter les joies de
la démocratie imposées par le Parti communiste et les partis bourgeois
chrétiens ou réformistes. C’est l’histoire d’un prisonnier qui,
de tentatives d’évasion en mutineries collectives, ne sort de l’enfer
carcéral qu’au milieu des années 70, en toute fin de peine. C’est,
enfin, l’histoire d’un révolté qui continue ensuite à user de toutes les
armes de la critique, de la fondation du Circolo culturale anarchico
(bibliothèque populaire) et du Circolo Bruno Filippi à Carrare, de
ses articles dans L’amico del popolo, jusqu’à son appui au groupe de
lutte armée libertaire Azione Rivoluzionaria (1976-1979).
Cette histoire aurait pu être le résumé de la vie de Belgrado
Pedrini, qui a commencé à en consigner quelques éclats avant de
mourir en février 1979. Il les a malheureusement laissés inachevés,
confiant à un ami le soin d’en faire… ce qu’il en voulait !
Pedrini fut un de ces êtres dont on aime à connaître le parcours,
un de ceux qu’on peut aisément citer comme exemple presque
définitif dans une conversation qui touche à la continuité de
l’engagement. Pour sa radicalité, ou pour sa ténacité. Ce récit, qui
peut désormais voguer de ce côté-là des Alpes, rencontre pourtant
précisément toute sa limite lorsqu’on procède à une lecture aussi
partielle de la présente traduction de ses mémoires.
Comme pour les milliers d’individus qui ont combattu lors de la
guerre d’Espagne avant-guerre, et dont il ne reste trace qu’à travers
la reconstruction des biographies des plus connus d’entre eux, on
sait bien peu de choses des milliers d’anarchistes italiens qui se sont
lancés à corps perdu dans la lutte pour la liberté au cours des années
20 et suivantes.
Parce qu’ils n’en ont pas eu le temps. Parce qu’ils ne savaient ou
ne voulaient pas écrire. Parce que l’oralité conserve une saveur particulière
qu’aucun texte ne peut rendre sans la dénaturer, et porte

en elle l’intimité propre à un rapport vivant. Parce que la mémoire
des défaites est toujours plus difficile à transmettre. Parce que bien
peu d’oreilles avaient envie de les écouter.
A ce titre, les fragments qu’a laissé Pedrini nous sont précieux. Ils
nous offrent la possibilité de recevoir, au-delà des frontières et des
années, un peu de l’expérience et de l’humanité d’un compagnon
qui a su affronter le monde avec ses moyens. Un monde qui a certes
un peu changé, mais qui plonge ses racines dans les mêmes eaux
glacées de la domination.
Ses fragments ne sont ni une longue succession de hauts faits
d’armes qui nous renverraient à une époque lointaine où on pouvait
encore forcer les engrenages adverses et porter des coups significatifs
à l’ennemi, ni une mise en scène auto-complaisante. L’auteur
est suffisamment sincère et entier pour laisser libre cours à ses appréciations
ou pour tenter, à l’aune de sa seule vie de révolté, une
brève analyse de quelques mécanismes de la servitude volontaire
carcérale.
C’est aussi un témoignage sur des compagnons oubliés ou disparus,
sur une lutte et un engagement toujours actuels. Non pas
pour encourager artificiellement et de manière rhétorique les compagnons
d’aujourd’hui à continuer le combat, mais parce que, des
années 30 à la fin des années 70, dedans comme dehors, Belgrado
Pedrini les a vécus et partagés ainsi.
On ne s’étonnera donc pas de trouver dans le texte cette forme
d’idéalisme d’une génération qui portait en elle de façon bien
vivante les luttes sanglantes du prolétariat de la fin du siècle précédent,
et la diffusion des idées anarchistes de l’époque de Malatesta.
Ni de rencontrer parfois une rigidité qui le porte à parler durement
de ses compagnons d’infortune en prison. Une attitude que l’on
ne peut comprendre que dans le contexte de l’époque (les prisons
des années 50 et 60 d’avant les grandes mutineries), et qu’à travers
le parcours d’un rebelle rétif aux compromis, dont la captivité fut
rendue plus rude encore par la soumission diffuse qui l’entourait, et
Un certain goût pour la liberté...
• 8 Nous fûmes les rebelles... l’isolement dans lequel il se trouvait. Cette situation ne le conduit
pourtant pas à désespérer. Car s’il est bien une chose que Pedrini
conserve tout au long de ces années, c’est l’espoir. Non pas l’espérance,
qui confine à la foi religieuse ou se confond avec l’attente des
lendemains qui chantent, mais l’espoir d’une libération totale, individuelle
et collective, vécue comme un possible à portée de main.
Un possible à conquérir.
Nous n’avons pas voulu gommer ces aspérités par une traduction
complaisante, car nous y voyons des complexités qui font de Pedrini
non pas un personnage historique, mais un individu dans toute
la richesse de son irréductible humanité, et un compagnon de route
auquel nous nous attachons par ces liens mystérieux qui peuvent
parfois unir une génération à l’autre.
Le temps de l’affrontement armé contre le fascisme est devenu
un sujet de roman noir ou l’occasion de fêter le bonheur de l’exploitation
pacifiée. Le capitalisme démocratique ne s’en sert plus que
comme épouvantail lorsqu’il s’agit de resserrer les rangs, et l’on voit
même à l’occasion réapparaître la figure des incontrôlés espagnols ou
des bandits italiens, bien sûr dépouillés de leur qualité de révolutionnaires.
Ce que nous entendons nous à travers ce dernier terme,
ce n’est ni le sens générique du mot, ni les formes institutionnelles
qui s’en revendiquent. C’est cette aspiration qui a donné aux trop
rares Pedrini une raison de vivre, la force d’affronter —la rage au
coeur et l’arme au poing— un ennemi qui se présentait alors sous
le visage du fascisme. Sans attendre, par tous les moyens cohérents
avec leur éthique individuelle, au nom d’une liberté basée sur
l’autonomie et la réciprocité.
Ce qui caractérisait alors une partie des partisans, a fortiori les
anarchistes, ce n’était en effet certainement pas l’antifascisme tel
que les démocrates et les staliniens de toujours peuvent à présent le
dépeindre. C’était au contraire, un certain goût pour la liberté. Les
chaînes qu’ils se sont évertués de briser n’étaient pas que celles d’un
régime particulièrement infâme pour tout esprit un tant soit peu

critique, mais celles qui réduisent une vie à la condition d’exploité,
et la liberté à un choix entre différentes oppressions. Il ne s’agissait
pas pour eux de ne libérer qu’une seule portion de terre d’une occupation
étrangère, comme les colonisés en ont fait l’amère expérience
après 1945, mais de détruire tous les Etats et leurs frontières dans
une perspective internationaliste. Tout comme il ne s’agissait pas
pour eux de ne s’attaquer qu’aux seuls exploiteurs collabos, mais
bien de détruire tous les rapports de domination dans une perspective
antiautoritaire.
Pedrini n’a en effet été « partisan » que parce que le régime se
nommait « fasciste » ; c’est l’Etat et le pouvoir en soi qu’il combattait.
Il n’a été « mutiné » que parce que les murs qui le retenaient se
nommaient « prison » ; ce sont toutes les structures qui emprisonnent
la liberté au nom de la justice ou de la raison (comme les asiles,
contre lesquels il a écrit plusieurs textes) qu’il combattait. Il n’a été
« expropriateur » d’industriels fascistes que parce que l’argent dont
il avait besoin pour lutter était concentré là ; c’est le système capitalisme,
même dévêtu de sa chemise noire, qu’il combattait. Il n’a été
« terroriste » —comme l’Etat nommait ceux qui entendaient monter
à l’assaut du ciel dans les années 70, avant d’étendre le sens du
mot à toute dissidence radicale— que parce que c’était le langage
d’une critique pratique qui en appelait tant d’autres.
Au-delà des formes d’organisation qui privilégient toujours
l’autonomie et l’affinité (les actions individuelles clandestines avant
1943, les formations autonomes de partisans jusqu’en 1945, les
évasions à petit nombre ou les mutineries en fonction des possibilités
lors de sa longue incarcération, l’appui aux groupes affinitaires
coordonnés au sein d’Azione Rivoluzionaria à la toute fin de sa vie),
Pedrini n’a privilégié aucune forme de lutte. La distribution de manifestes
clandestins et le collage d’affiches était le complément nécessaire
aux actions armées contre les fascistes. L’écriture —de tracts
avant la prison, de poésies en galère ou d’articles à sa sortie—, n’a
par exemple jamais été considérée comme une activité secondaire.
L’agitation, qui voulait dire pour l’anarchiste participer à sa façon et

être ouvert aux transformations sociales en cours, avait pour objectif
une révolution anti-autoritaire pour toutes et tous.
L’antifascisme est souvent une idéologie bien commode, d’une
part pour amener une partie des dominés à une collaboration de
classe, d’autre part pour se dissocier de perspectives qui ne se limiteraient
pas à viser tel ou tel aspect du fascisme, mais tenteraient
d’analyser —et donc de frapper— l’expression même du pouvoir.
Et ce, quelles que soient les formes historiques dont il se pare (en
agissant par exemple hors des périodes de « front uni » ou à l’extérieur
des « dictatures concernées »). Face à de telles perspectives
pratiques, s’évanouit en général immédiatement l’alibi antifasciste,
alibi qui résonnait jusque-là comme une sorte d’autorisation morale
de se lancer dans une lutte féroce contre l’Etat et ses serviteurs.
Nombre d’antifascistes sont alors pris de doute, finissant par se
demander si c’est vraiment le moment d’attaquer, s’il n’existe pas de
moyens de mener une autre forme de lutte contre le pouvoir, une
lutte sinon réformiste, mais au moins capable de prendre en compte
les degrés répressifs qu’une démocratie est toujours en mesure de
proposer à ses adversaires. Une grande partie de ces antifascistes
soudainement dubitatifs finit souvent par abandonner ceux qui
continuent de lutter avec acharnement contre la domination, et
sans le moindre respect pour les périodes historiques officielles
(après 1945 pour les Français ou les Italiens, ou 1990 pour les
Chiliens par exemple).
Des quelques lignes que nous a laissées Pedrini, émergent
d’autres parcours qui viennent nous rappeler la continuité de
compagnons qui n’ont pas limité leur engagement radical à la seule
résistance tolérée contre le virage fasciste du capital. Giovanni Mariga,
vice-commandant de la formation partisane « Elio », fut condamné
à perpétuité en 1946, accusé du meurtre d’un ex-secrétaire
du parti fasciste commis après-guerre. Il est sortit de prison en 1968
à l’âge de 69 ans, après 22 ans de galère. Giovanni Zava, un autre
11 •
partisan carrarais, est sorti de prison en 1974, après 29 ans de galère,
accusé des mêmes délits que Pedrini : meurtre d’un policier en
1942 et expropriation d’industriels fascistes. Elio Wochiecevich, le
commandant de la formation de partisans qui a porté son nom, sort
de prison à la fin des années 60 après avoir purgé 10 années, accusé
d’être l’auteur d’un attentat accompli dans l’immédiat après-guerre
contre une caserne de CRS à Carrare. Goliardo Fiaschi, anarchiste
engagé dans la Résistance à l’âge de 13 ans, est arrêté le 30 août
1957 à Barcelone en compagnie de l’espagnol Luis Agustín Vicente.
Avec José Lluis Facerías, assassiné le même jour par la police,
il faisait partie d’un groupe de guérilleros urbains italo-espagnol
retourné affronter le fascisme de l’autre côté des Pyrénées. Condamné
à 20 ans de prison, il sera extradé vers l’Italie en 1965. Là,
il effectuera une peine de 13 ans de prison, accusé d’un braquage
commis en 1957 à Casale Monferrato afin de financer les actions
antifranquistes. Fiaschi ne sortira de galère qu’en 1974, 17 années
après son expédition ibérique.
Enfin, au-delà de ces quelques compagnons que Pedrini a continué
de croiser dans les différentes geôles italiennes et avec lesquels il
a parcouru le chemin sinueux de la révolte, il y a toutes les actions
accomplies par les anonymes. Celles dont il ne reste volontairement
pas de traces écrites, parce que leurs auteurs sont restés à l’ombre
des projecteurs de la justice, hors de portée des griffes des nouveaux
bourreaux démocratiques. D’expropriations en gestes explosifs,
une partie des anarchistes qui avaient eu l’occasion de combattre
la domination sous le fascisme n’ont pas mis un terme à leur vie
d’irréguliers et à leur soif de liberté.
En ce qui concerne les autres compagnons, plus connus du lecteur
italien, on ne rappellera ici que la mémoire de quelques uns :
ceux qui ont décidé de frapper de là où ils étaient, en exil, alors
qu’ils auraient pu profiter des quelques garanties formelles offertes
par les démocraties qui les avaient accueillis bien malgré elles (rappelons
que des milliers de républicains Espagnols furent incarcérés

dans des camps de concentration du sud de la France dès 1939, et
que nombre d’Italiens furent expulsés) et se contenter des pétitions,
manifestations et autres comités unitaires.
Le 3 septembre 1923 à Paris, Mario Castagna, attaqué par un
groupe de fascistes, sort son revolver et élimine l’un d’eux, Gino
Jeri. Il sera condamné en juillet 1924 à 7 ans de prison. En février
1924, se produisent une série d’attentats en France contre les sièges
du parti fasciste et les consulats italiens. Le 20 février 1924 dans
un restaurant parisien, Ernesto Bonomini tue de plusieurs coups
de feu Nicola Bonservizi, responsable du parti fasciste à l’extérieur,
correspondant du Popolo d’Italia et rédacteur du journal fasciste de
Paris, L’Italie Nouvelle. Devant la cour d’assises de la Seine qui le
condamnera à 8 ans de prison, il précisera ne pas combattre uniquement
le fascisme italien : «Je suis anarchiste, c’est-à-dire ennemi
de tous les despotismes, ennemi de l’Etat, ennemi de la propriété privée.
Je suis un rebelle, et ma rébellion ne s’exerce pas contre les crimes d’une
seule autorité, mais contre tous les crimes de l’autorité». Le 15 septembre
1927, le jeune anarchiste Di Modugno se rend au consulat
italien de Paris et assassine le comte Nardini, vice-consul en poste.
Le 22 août 1928, le marquis Di Muro, consul d’Italie, est blessé par
une attaque anarchiste à St Raphaël. Le 8 novembre 1928, Angelo
Bartolomei tue à coups de revolver le prêtre fasciste don Cesare
Cavaradossi, vice-consul de Nancy, qui lui avait proposé de devenir
une balance pour éviter l’extradition. Il réussira à échapper à la
police et à se réfugier en Belgique. Arrêté l’année suivante, il revendiquera
son geste et finira par ne pas être extradé en France grâce
à une vive campagne de protestation. Il sera remis en liberté le 28
février 1930, et expulsé de Belgique. En 1928, une grenade explose
contre un siège du parti fasciste de Juan-les-pins : Malaspina est
arrêté et torturé en prison avant d’être acquitté, faute de preuves. Il
mourra l’année suivante à Paris des suites de ce séjour forcé. Le 20
mai 1930, l’anarchiste Gino D’Ascanio est condamné à 15 ans de
travaux forcés au Luxembourg. Déjà expulsé de France, de Belgique
et de Hollande, sans papiers, il s’était rendu au consulat italien du
13 •
Luxembourg pour en obtenir. Devant le refus de sa requête par un
employé fasciste du lieu, il l’avait abattu de plusieurs coups de feu.
Le 12 août 1931, le vice-consul fasciste G. Zurattini est tabassé par
deux jeunes dans une rue de Bruxelles. Le 14 janvier 1932, une
bombe lancée par l’anarchiste Pietro Cociancich rase le siège de
l’Union des anciens-combattants italiens à Aubagne (Marseille). Il
sera condamné l’année suivante à 5 ans de prison.
En plus de ces quelques compagnons italiens qui ont agi individuellement
par choix ou suite à une analyse de l’absence de réaction
« des masses » —selon l’expression de Pedrini—, nombre d’entre
eux ont participé aux groupes de partisans qui se sont développés
outre-Alpes à partir de la fin 1943. Limités numériquement, ils
étaient en général intégrés aux brigades Garibaldi (liées au parti
communiste) ou Matteotti (liées au parti socialiste), bien que plusieurs
aient réussi à constituer des groupes disposant d’une relative
autonomie. Mais à la fin de la guerre, comme cela s’était déjà produit
au sein des formations antifascistes espagnoles en 1937 lorsque
les communistes ont entrepris de militariser les milices, la plupart
des formations autonomes de partisans anarchistes ont à leur tour
subi le changement de cap des cadres staliniens. Il visait cette fois
à transformer leur lutte révolutionnaire en une lutte de libération
nationale, afin de ne rétablir qu’un ordre bourgeois différent.
On trouve par exemple des groupes anarchistes au sein de la 28e
Brigata Garibaldi dans la zone de Ravenna, au sein de la Divisione
Garibaldi-Friuli dont le premier noyau fut libertaire, au sein de la
formation « Silvano Fedi » autour de Pistoia (53 hommes), au sein
des brigades « Malatesta-Pietro Bruzzi » (1 300 hommes) intégrées
aux formations Matteotti à Milan, au sein de la 23e Division autonome
« Sergio De Vitis » à Turin, au sein des brigades « Pisacane » et
« Malatesta » (400 hommes) à Gênes, au sein des formations autonomes
« Michele Schirru », « Gino Lucetti », « Elio » et « Lunense »
coordonnées dans la Brigata Apuana autour de la région de Carrare.
En outre, on peut citer pour mémoire le cas de certains anarchistes
qui ont fini par occuper des responsabilités au niveau national,


comme Emilio Canzi à Piacenza, qui s’est retrouvé à la tête de trois
divisions et 22 brigades (soit plus de 10 000 hommes), ou Giovanni
Domaschi qui, après 11 années de prison, 9 années de mise au banc
et deux évasions, devient le fondateur du Comité de Libération Nationale
de Vérone (instance locale coordinatrice de la Résistance),
avant d’être arrêté et de mourir en déportation à Dachau.
Aujourd’hui, suite notamment à la liquidation de la tempête
sociale des années 70 qui a porté une possibilité inachevée mais
toujours féconde (et dont les premières armes ont été fournies par
d’anciens partisans), l’Etat est parvenu à prendre une bonne longueur
d’avance sur les révolutionnaires. On pourrait ainsi décrire à
l’infini les instruments militaires, technologiques ou législatifs qu’il
affine. Cependant, une de ses plus grandes victoires reste la paix
sociale qui s’est imposée de force contre les rebelles, avec la résignation
ou la complaisance d’une bonne partie de la population.
Mais tout n’est pas si solide. Même le vieux verbe creux des gauches
s’est épuisé au contact de leur misérable opposition, voire de
leur excellente gestion de la domination. L’idéologie sécuritaire, qui
prend prétexte des illégalismes de la survie et de quelques actions
spectaculaires qui touchent parfois l’Etat et ses sujets, se développe
surtout afin de maintenir par la peur des conditions d’exploitation
que le développement du capitalisme rend toujours plus âpres dans
cette partie du monde. Le meilleur exemple en est la politique
contre les immigrés : il ne s’agit pas de les expulser réellement tous,
mais bien de les précariser ici par la matraque et la crainte des contrôles,
afin de les mettre au travail dans des conditions proches de
celles qu’ils ont fuies (citons simplement les secteurs du bâtiment,
du textile et de la restauration qui en vivent largement). Enfin, le
retour en force de la figure du « terroriste », avec sa définition toujours
plus extensive qui englobe toute perturbation de l’ordre social,
politique et économique –même minime comme l’occupation
ou la grève sauvage–, est le symptôme d’une logique répressive qui
reste l’arme ultime de toujours pour tenter de faire rentrer de force
15 •
les bras et les têtes dans l’infini bonheur de la marchandise lorsque
le coeur n’y est plus.
Ces dernières années, de nombreux anarchistes italiens ont
continué d’être incarcérés, sous le coup notamment de l’accusation
d’association « subversive » ou « de malfaiteurs » (du procès national
Marini en 1996 aux opérations Cor à Pise en 2004, Cervantes à
Viterbo/Rome en 2004, Nottetempo à Lecce en 2005 ou Outlaw à
Bologne en 2011). Le prétexte en est souvent des sabotages réussis
qui ont frappé l’Etat (prisons, casernes, mairies, tribunaux, sièges
de partis politiques ou syndicaux) ou des structures économiques
(agences d’intérim, immobilières, banques, pylônes électriques,
laboratoires de recherche) et parfois blessé leurs serviteurs. Pourtant,
malgré un encadrement des manifestations qui s’exprime avec
moins de tact (de Gênes en juillet 2001 au Val Susa), un quadrillage
policier des quartiers populaires dans les grandes villes renforcé par
des unités militaires (avec son lot de rafles et d’exécutions), des
conditions d’incarcération où l’isolement total devient la norme
pour toujours plus de prisonniers, une gestion sans concession des
grèves sauvages ou la multiplication arrogante de nervis au crâne
rasé, il resterait erroné de parler d’un retour du « fascisme », et par
conséquent d’une nécessaire entrée en « résistance ». Le capitalisme
a en effet plus que jamais dépassé la fausse opposition fascisme/
démocratie, pour parvenir à un système total où on peut moins
que jamais affronter un de ses aspects sans remettre l’ensemble en
question. Où s’opposer réellement signifie pour tous se poser en
ennemi.
Une lecture hagiographique de ce livre en constituerait le mode
le plus simple, et le moins intéressant. Dans l’étrange période
où nous vivons, face à l’écrasement continu, la seule perspective
collective ne serait plus d’affronter l’existant à bras le corps. Elle
se trouverait en revanche soit à travers un citoyennisme qui pousse
à la réappropriation des instruments de domination (un meilleur
Etat, des lois plus justes, un marché plus régulé, une démocratie


réelle, etc.), soit à travers une désertion stratégique de l’antagonisme
quotidien (pour mieux s’organiser ou préserver ce qui peut encore
l’être, au choix). Dans un tel contexte, il n’est alors guère surprenant
que les éclats de vie du passé servent toujours davantage à
justifier l’inactivité contemporaine, en s’enfermant dans le culte de
la charogne comme en s’évertuant à démontrer que les conditions
objectives ont changé. Ou bien, à l’inverse, ils servent à mythifier
les seuls faits, les actes en soi, oubliant volontairement l’esprit qui
les rendait brûlants, et pas simplement au service de challengers de
la domination.
Une lecture idéologique faisant de Pedrini un exemple à suivre
ou admirer plutôt qu’un parcours de révolte à partager et critiquer,
le priverait alors de toute sa nécessaire complexité. De la même
façon qu’une lecture privilégiant la seule belle geste enlèverait toute
force à un compagnon qui, s’il a toujours tenté de s’exprimer sans
compromis, le fit cependant dans une confrontation permanente
guidée par sa haine des oppresseurs et son amour de la liberté.
Ce qui nous a, quant à nous, poussés à publier ce récit, au-delà
des raisons de coeur et d’esprit, c’est la continuité révolutionnaire
d’un compagnon qui nous inspire encore au présent, d’un individu
insurgé contre l’ordre entier de ce monde.
Et c’est peut-être même la vivacité de ses aspirations qui lui a
donné la possibilité de rester cohérent avec son éthique.
Aujourd’hui comme hier
1. Concernant l’activité des anarchistes contre le fascisme, on peut consulter
pour information : Collectif, La resistenza sconosciuta, Zero in condotta (Milan),
2d ed. 2005, 206 p. et surtout Pietro Bianconi, Gli anarchici italiani nella lotta
contro il fascismo, edizioni Archivio Famiglia Berneri (Pistoia), 1988, 200 p. &
Un trentennio di attività anarchica (1914-1945), edizioni L’Antistato (Cesena),
1953, 216 p.
Nota Bene : Toutes les notes du livre sont des traducteurs. Les ouvrages qui y sont
mentionnés ont pour objectif de satisfaire le lecteur curieux.

lunedì 12 marzo 2012

La mentalité de la plupart des détenus - Par Belgrado Pedrini


En prison, j’ai assisté plusieurs fois à la même scène, la raconter peut surprendre. Cette scène se déroule lorsque certains prisonniers, surtout ceux qui ont subi les condamnations les plus longues, sont renvoyés dehors à la fin de la peine : parvenus au seuil de la porte, ils n’osent pas sortir. Ils voudraient rester, n’ont pas le courage d’affronter la liberté, n’ont pas le courage de réapprendre à vivre dans la société du « dehors ». Du reste, la majeure partie des détenus, après quelques mois de détention, est disposée à faire n’importe quoi pour vivre un peu mieux la prison.



Quelques-uns sont même disposés à torturer, violer, infliger des sévices ou sodomiser d’autres détenus pour faire le beau devant la direction et recevoir en échange d’infimes privilèges. Avec ou sans privilèges, ils restent malgré tout des galériens enchaînés. Ils finissent souvent même par se faire détester des gardiens par leur façon d’agir. En conclusion, je peux affirmer que le détenu qui doit purger une longue peine s’adapte en général à son milieu. Comme sa nouvelle maison est la prison, il essaie de trouver la position la plus commode possible. Pour atteindre un but mesquin de ce genre, il est disposé à se vendre complètement à la matonnerie, à la direction et au prêtre.

Tout ce qu’un détenu peut faire, du lèche-bottes à la plus vile lâcheté, ne relève pas selon moi seulement du fait qu’un individu est dépourvu de personnalité marquée ou d’une certaine fierté morale, et dont le seul sens critique ne dépasse pas la dimension de son étroite situation personnelle. Le lèche botte auquel se livre ce genre de prisonnier arrive au point où il devient et se pense semblable à un gardien jusque dans sa psyché, un gardien sans uniforme ni casquette, un gardien en pyjama à rayures. Les détenus qui tentent de s’évader sont si rares qu’on n’y croirait même pas. Ils sont vraiment l’exception.

Pour 1 détenu sur 100 qui pense ou prépare une évasion, 99 autres sont immédiatement disposés à le trahir, à en informer la direction. La majeure partie des détenus, préfère lécher les bottes, rendre de petits services au directeur et au prêtre, et être ainsi un peu mieux lotie, plutôt que de risquer sa peau en sautant le mur, puis en prenant le risque de ne pas pouvoir survivre à l’extérieur en liberté. Car dehors, il n’est alors pas facile de se faire oublier.

Imaginons en plus les problèmes que rencontre l’évadé quand il n’a pas beaucoup de relations et cherche un moyen de changer de vêtements et de manger. Ce sont de grandes difficultés, surtout pour celui qui est illettré, inculte, acritique et pas sûr de soi. Pensez bien que le premier obstacle pour un prisonnier abruti par l’enfermement, s’il voulait s’enfuir, est celui d’organiser sa propre fuite. Seulement, pour cela, il faut être rationnel, avoir une capacité organisatrice et du sang-froid. Il ne suffit pas de lire Le comte de Montecristo en bandes dessinées pour pouvoir ensuite mettre au point un plan d’évasion.

Il faut aussi dire qu’un compagnon, un idéaliste, un anarchiste, n’est en général pas très atteint par la prison. Sa maturité le rend en fait plus fort. Sa tête est décidément critique et évolutive. S’il décide d’essayer de s’évader, il sait ce qui l’attend dehors : ses compagnons, ses vrais amis et surtout une solidarité militante.

Pour un détenu commun, au contraire, il n’existe à l’extérieur, dans la meilleure des hypothèses, que le milieu de la malavita avec ses lois, ses demi-comparses, ses faux mythes et sa logique.

Conclusion : celui qui survit le mieux en prison est celui qui vit dans l’espoir continuel de pouvoir en sortir le plus tôt possible et par tous les moyens, légaux ou illégaux. Les autres s’abrutissent, se dénaturent complètement, deviennent dans le meilleur des cas des morts vivants, ou au pire des grandes oreilles, des bibelots, des ustensiles, des prisonniers de la direction, du prêtre et de l’Etat.

Belgrado Pedrini.

[Chap.10, La mentalité de la plupart des détenus, de B. Pedrini, " Nous fûmes les rebelles, nous fûmes les brigands..." (éd. Mutines Séditions, 144 p., novembre 2005), pp. 85-86]

http://mutineseditions.free.fr/


http://www.non-fides.fr/?La-mentalite-de-la-plupart-des

« Clore définitivement la partie contre le fascisme, mais à notre façon » Par Belgrado Pedrini


Le 25 avril 1945, à la chute définitive du régime, une extrême allégresse s’est déchaînée dans toutes les formations de partisans parmi ceux qui avaient d’abord mal supporté le fascisme, et qui avaient ensuite risqué leur vie pendant des années sur les montagnes : l’euphorie de ceux qui avaient eu raison de l’ennemi.



Certes, la révolte armée avait créé une situation résolument différente, pour autant à nous anarchistes, la nouvelle période ne nous apparaissait pas comme le paradis sur terre. On peut dire qu’on était passé d’une situation monopartidaire dictatoriale à une autre, plus libérale, qui admettait plusieurs partis au gouvernement. On était passé d’une forme de capitalisme autarcique à une forme de capitalisme international. L’idéologie propagée par le nouveau régime, entre autres par les partis, était décidément cléricale —au sens le plus moyenâgeux du terme.

Le lecteur peut imaginer quel genre de réflexions ont pu faire mes proches et mes compagnons sur cette situation. Je n’exagère pas en disant que les catholiques, à Carrare et dans sa province, ont toujours été une minorité ethnique en voie d’extinction, et qu’on n’a jamais aimé ni pu supporter les prêtres. Cette nouvelle réalité démocratico-cléricale, outre la présence des Américains à la maison, détonnait, ne nous enchantait pas, ne nous plaisait guère.

Nous, anarchistes, avons de toute façon commencé à nous organiser dès le 26 avril : nous avons formé des groupes et réorganisé la Fédération Anarchiste Italienne. Nous sommes passés de la clandestinité à une forme de propagande et de lutte typiques d’un régime à libertés formelles garanties. A partir du 26 avril, avec d’autres compagnons, nous avons décidé de clore définitivement la partie contre le fascisme, mais à notre façon. En fait, après avoir chassé les Allemands, je n’avais nullement l’intention d’oublier tout le reste. Que la révolution se fasse ou non, je ferai la mienne. Je ferai payer aux tyrans, aux affameurs, aux propriétaires, toute la faim, la misère et la désespérance du fascisme. Je voulais les persécuter comme eux nous avaient persécutés. Ma vengeance aurait été mon pardon. Mais les nouveaux patrons n’étaient pas de cet avis : Pietro Nenni par exemple [1], commissaire aux épurations, ne s’en est pas pris aux gros poissons, aux requins. Il a préféré frapper les jeunes, les sympathisants de village, quelques pauvres crétins qui comptaient pour du beurre. Grâce à cette manœuvre, l’Etat italien se retrouva avec une magistrature et une police à nouveau pleines de cadres fascistes. Le procureur de Gênes savait par exemple très bien que nous, les victimes du fascisme, n’aurions pas pardonné si facilement et si catholiquement aux fascistes et à leurs souteneurs. J’imagine que ce même procureur, rien qu’en lisant mon dossier, avait compris à quel individu il avait à faire. C’est pour cela que j’ai ensuite passé 32 années en prison. Mon crime : avoir lutté contre le fascisme et l’avoir « vaincu ».

J’ai été arrêté par les policiers de la République bourgeoise née de la Résistance au cours d’un guet-apens, en mai 1945 à La Spezia, où j’étais en train de débusquer des fascistes que personne n’avait envie de dénicher. J’étais seul dans l’embuscade qui me fut tendue, mais des compagnons comme Giovanni Zava, qui avaient fait la résistance à Serravezza et dans la région de Pistoia, furent faits prisonniers presque en même temps pour les mêmes raisons. On nous accusait d’avoir participé à la fusillade de 1942, au cours de laquelle un policier avait été tué.

Belgrado Pedrini.


--------------------------------------------------------------------------------

[Chapitre 6 : L’immédiat après-guerre, extrait de « Nous fûmes les rebelles, nous fûmes les brigands... » de Belgrado Pedrini, éd. Mutines Séditions, 144 p., novembre 2005, pp. 61-63]

http://mutineseditions.free.fr/


Extrait de la brochure L’Anarchisme contre l’antifascisme.

http://www.non-fides.fr/spip.php?article385


Notes
[1] Pietro Nenni (1891-1981) : Inscrit au Parti socialiste à partir de 1921, il en devient rapidement l’un des dirigeants, devenant rédacteur en chef du journal Avanti !. Il se réfugie en France à l’automne 1926 et promeut un grand parti réformiste italien qui aboutit au Congrès de Paris de 1930, réunifiant les tendances non-communistes. Par la suite partisan d’un front uni avec ces derniers, il signe un « pacte d’unité d’action » en 1934 qui tiendra jusqu’à la fin de la guerre, malgré le pacte germano-soviétique de 1939. Siégeant pour les socialistes dans le Comité de Libération Nationale (CLN), il devient vice-président du Conseil et ministre chargé de la Constitution de juin 1945 à juillet 1946 (gouvernements de gauche Parri, puis de droite De Gasperi), puis ministre des affaires étrangères jusqu’en janvier 1947 (second gouvernement De Gasperi). Il fut aussi Haut Commissaire chargé de l’épuration, de juin 1945 à la suppression de ce poste en février 1946, et rédacteur de la loi (en fait un décret entré en vigueur le 14 novembre 1945) qui porte son nom. Elle eu pour effet de diminuer considérablement l’épuration en cours, confiant par exemple aux administrations publiques la charge de s’épurer elles-mêmes, malgré leurs 23 années de bons et loyaux services passées au service du fascisme.
Sur ses fonctions de « grand épurateur », voir Hans Woller, I conti con il fascismo. L’epurazione in Italia (1943-1948), il Mulino (Bologne), 1997, pp. 437-511

domenica 11 marzo 2012

SCHIAVI - Belgrado Pedrini


Siamo la ciurma ignota
D’un galeon mortale,
su cui brontola il tuono
dell’avvenir fatale.

Mai orizzonti limpidi
Schiude la nostra aurora
E sulla tolda squallida,
urla la scolta ognora.

I nostri di’ s’involano
Fa fetide carene:
siam macri, emunti schiavi,
stretti in ferral catene.

Nessun nocchiero ardito,
sfida dei venti l’ira?
Pur sulla nave muda,
vespero ognun sospira

Sorge sul mar la luna,
ruotan le stelle in cielo,
ma sulle nostre tombe,
steso e’ un funereo velo.

Torme di schiavi adusti,
chini a gemer sul remo,
spezziam queste carene,
o chini a remar morremo.

Remiam finche’ la nave
Si schianti sui frangenti,
alte le rossonere,
fra il sibilar dei venti

Cos’e’, gementi schiavi,
questo remar remare?
Meglio cader da prodi
Sul biancheggiar del mare.

E sia pietosa coltrice,
l’onda schiumosa e ria,
ma pera in tutto il mondo
l’infame borghesia.

Falci del messidoro,
picche vermiglie al vento,
sarete ai nostri labari
nell’epico cimento.

Su, su, gementi schiavi
L’onda gorgoglia e sale:
di gia’ balena e fulmina
sul galeon fatale.

Su , su schiavi, all’armi, all’armi
Pugnam col braccio forte;
griadiam, gridiam: giustizia,
e libertade o morte.

Casa penale di Fossombrone 1967
Prima stesuara

--da Versi Liberi e Ribelli – Belgrado Pedrini
Edizioni Anarchiche Baffardello – Carrara 2001 prima edizione

Mes tentatives d’évasion - Par Belgrado Pedrini


J’ai donc essayé au cours de ma vie de prisonnier de m’évader trois fois. La première fois, j’ai tenté de le faire à Gênes en 1947. Plus précisément, nous avons essayé à quatre : Zava, deux autres prisonniers qui avaient sympathisé avec nos idéaux, et moi-même.



La technique suivie fut la plus simple et la plus connue : j’ai travaillé pendant plusieurs mois clandestinement, jusqu’au jour où j’ai réussi à me procurer une scie à métaux pour couper les barreaux. Le précieux ustensile récupéré et les barreaux sciés, nous sommes descendus dans la cour avec une corde improvisée faite classiquement d’un drap.

Le parcours qu’on aurait dû suivre était le suivant : il fallait d’abord traverser les deux cours intérieures de la prison, puis escalader successivement les deux murs d’enceinte sur lesquels étaient postées quatre sentinelles, à l’époque armées de mitrailleuses.

Nous étions poussés par une soif de liberté et par le désir de reprendre la lutte pour l’émancipation avec les compagnons anarchistes de Carrare et ceux qui luttaient dans le reste de la péninsule. Quand je dis nous, je parle de tous les quatre.

Les deux jeunes Génois, que je continue à définir comme des sympathisants, étaient du genre extrêmement sensibles et, pendant un certain temps, furent un peu les victimes de mes sermons et de ceux de Zava. Ils se transformèrent bien vite en d’actifs participants de nos réunions du soir, au cours desquelles nous discutions de l’idéologie et nous analysions la réalité. Pendant les premières discussions, les deux jeunes avaient à mon avis des idées très confuses, ils voyaient en fait dans le communisme et le marxisme mythifiés par le parti communiste, la seule source, la seule voie italienne pour la libération des exploités.

Zava et moi, au contraire, ne voyions aucun paradis sur terre et poussions l’analyse plus à fond : c’est ainsi que nous avons cherché à les amener sur des positions les plus libertaires possibles. Au cours de ces réunions, je cherchais, malgré le poids des ans, à utiliser tous mes souvenirs des textes de Bakounine, Malatesta et Kropotkine, pour leur faire comprendre quelles étaient les différentes causes qui mises ensemble produisaient la question sociale, et donc l’exploitation de l’homme par l’homme. Après cette série de cours du soir sur l’anarchisme, les deux Génois s’étaient effectivement emplis de notre idéal libertaire, et ils ont commencé à se considérer autant que nous comme de vrais militants.

Malheureusement, pour en revenir à notre vie de “papillons”, la tentative de fuite échoua. En effet, une fois descendus en silence dans la première cour après avoir scié les barreaux, nous avons grimpé sur le bâtiment qui servait de chambre mortuaire, dont le toit était constitué de très fines lamelles d’ardoise. Les plaques grises se brisèrent sous notre poids, provoquant un énorme raffut. Il retentit comme une alarme et éveilla l’attention des gardiens qui, aux cris de « Qui va là ? », tirèrent quelques coups de feu. En quelques minutes, tous les matons se concentrèrent autour du bâtiment qui faisait fonction de chambre mortuaire, et nous fûmes capturés comme quatre souris piégées. Au cours de cette tentative d’évasion, il n’y a eu aucun blessé de part et d’autre. Pour nous, seulement de tristes conséquences : nous avons subi plusieurs sanctions, comme la cellule d’isolement, le lit de contention, les nombreux coups des gardiens, ceux des mozzi (prisonniers qui aident les geôliers pour ces opérations) et, dulcis in fundo, nous avons subi un « juste procès » comme le veut le règlement pénitentiaire.

Le procès, si je m’en souviens bien, eut lieu sept ou huit mois après, dans une salle grise du palais, que Bakounine aurait appelé d’injustice, de Gênes. Zava et moi, nous avons reçu en « prime » six mois supplémentaires. Ce fut notre première tentative d’évasion sérieuse et la condamnation en était pour la soi-disant magistrature démocratique, la rétribution, le juste prix. Les deux sympathisants génois prirent trois mois, car Giovanni et moi nous sommes attribués la responsabilité complète de la tentative : devant les magistrats, nous avons soutenu les avoir entraînés.

Ma deuxième tentative de fuite rocambolesque advint en 1951. J’ai essayé de m’évader de la prison centrale de Saluzzo avec des “compagnons” complètement différents des précédents. La même histoire s’est répétée, j’ai passé une énorme partie de mon temps à me procurer les moyens, les outils nécessaires à l’évasion. Et même l’argent utile pour la suite immédiate. J’ai récupéré l’ensemble de la façon suivante : J’ai attendu que quelques compagnons de confiance que j’avais connus en prison quittent librement les murs du pénitencier. Je leur ai demandé de se procurer des limes et des scies, et de les cacher soit dans les semelles d’une paire de chaussures, soit de les faire cuire dans un pain, ou encore de les planquer dans le double fond d’une boîte. Après quelques temps, mon rêve est devenu réalité et j’ai reçu tout le matériel dans ma cellule. Une fois les barreaux de la grille de notre fenêtre sciés, nous sommes passés à la deuxième phase du plan. Nous étions au troisième étage, et la deuxième étape difficile consistait à descendre dans la cour.

Cette fois-ci, la tentative d’évasion s’annonçait plus compliquée, ce fut une tentative collective, nous étions douze et non plus quatre comme la première fois. Pour être plus clair, l’idée de la fuite n’était pas le fruit de ma seule initiative, mais un plan mûri par notre chambrée. Tous les douze, nous étions des partisans, prisonniers politiques. Parmi nous, neuf se disaient communistes, et trois anarchistes. Quand nous avons décidé de gagner notre liberté, les autres se sont adressés à moi. Mon expérience en termes d’évasion —dans les prisons l’information ainsi que la notoriété circulent très vite— était désormais fameuse.

Une fois les moyens réunis, les risques examinés puis les barreaux sciés, nous sommes passés à l’action collective : je suis descendu en premier et, une fois arrivé à terre, le deuxième m’a suivi de près comme prévu. Mais le troisième, pris par l’émotion, plutôt que de descendre doucement, s’est laissé tomber en lâchant la corde faite de draps. Dans sa chute, il a fait un bruit énorme. Le raffut a alerté tous ceux qui étaient en prison. Quelques compagnons de la chambrée, pris de panique, n’osaient plus bouger. D’autres, au contraire, plus courageux, ont tenté de descendre le plus rapidement possible, produisant comme on peut l’imaginer encore plus de bruit. Les sentinelles, quant à elles, firent sonner leurs instruments : elles ont canardé dans toutes les directions pendant une dizaine de minutes. En un peu plus d’une heure, nous avons tous été capturés et j’ai à nouveau subi les conséquences habituelles : la cellule d’isolement, le lit de contention, une bonne dose de coups, le passage devant l’autorité judiciaire et, en cadeau, un transfert-vacances dans un autre pénitencier pour une meilleure persécution prolongée.

Après tout cela, je suis pour la deuxième fois passé en procès. Au tribunal, j’ai expliqué cette fois-ci quelle était ma situation. Je dis que je subissais une condamnation imméritée et que les délits qui m’étaient imputés ne relevaient que d’actions à caractère idéologique ou, s’ils préféraient, des actions purement politiques.

La magistrature continuait à nous considérer comme des délinquants communs, malgré mes réactions au cours de la procédure : j’ai en fait essayé de transformer ma cage d’inculpé en une estrade, en une tribune d’accusation et de défense. En l’occurrence, j’ai demandé au juge et aux avocats qu’ils essaient d’intéresser le ministère de la Justice et des Grâces à la réouverture de notre dossier. Naturellement, nous n’avons rien obtenu, personne ne nous a entendus.

Cette fois-ci, étant récidiviste, j’ai pris 18 mois alors que les autres, qui en étaient à leur première tentative, prirent de 6 à 8 mois. Ceux qui restèrent dans la chambrée au moment de l’évasion furent d’abord considérés comme relativement coupables, les magistrats essayant de les inculper pour complicité. Ils ont ensuite été acquittés, notam-ment parce que nous les avons déchargés de toute responsabilité.

A cette occasion, nous avons affirmé notre seule responsabilité dans l’organisation de l’évasion, qu’au moment où nous avions décidé de fuir, nous n’avions pas pensé à eux, qu’ils ignoraient tout puisque nous conspirions pendant la promenade, hors de la cellule.

La troisième tentative d’évasion, j’ai essayé de la réaliser dans le pénitencier de l’île de Pianosa, île de l’archipel toscan à environ soixante-dix kilomètres de Livourne. Sur cette île étaient enfermés des détenus « communs » et des « handicapés physiques » : je me trouvais parmi ceux de droit commun.

Dans cette Cayenne, j’ai connu des condamnés enchaînés à qui je pouvais me fier. J’organisai donc un plan d’évasion avec mes trois cocellulaires. La difficulté majeure était, cette fois-ci, comme on peut bien l’imaginer, de traverser la mer.

Pour cette nouvelle tentative d’évasion, j’ai réutilisé tous les souvenirs que j’avais en matière de beaux-arts. Avant tout, j’ai donc préparé des mannequins, exploitant toute mon expérience d’ancien étudiant d’académie. Je modelai de l’argile, de la craie et de la mie de pain pour sculpter des têtes qui soient les plus ressemblantes possible aux nôtres, je leur collai les cheveux que nous nous étions coupés. Je collais ces têtes sur des bonshommes improvisés, construits avec de vieux pulls et des caleçons bourrés de paille.

Le résultat était satisfaisant : j’avais construit quatre sosies avec une patience chinoise. Nous avons laissé les mannequins dans les lits et nous avons terminé notre travail de limage des barreaux de notre cellule. De la fenêtre, nous sommes descendus dans la cour, puis avons traversé un potager limitrophe de la prison. Nous avons escaladé le mur du potager avec une corde munie d’un crochet et avons rejoint la mer en courant. Nous avions décidé avec quelques compagnons de Livourne qu’un canot à moteur aurait dû passer à une heure précise et, avec lui, la liberté. Les deux compagnons avec lesquels nous étions d’accord étaient membres de la Fédération anarchiste du coin et étaient « en vacances » au pénitencier de Pianosa pour purger une courte peine. J’avais élaboré avec eux le plan d’évasion dans les moindres détails, et avais encore mis au point les derniers détails de l’entreprise dans une lettre codée.

Le jour dit, mes trois compagnons et moi, nous sommes mis en action pour sortir de la prison alors que les amis de Livourne se mettaient en branle pour venir nous chercher. Ils sont partis de la côte et, j’en ai eu ensuite des preuves concrètes, avec l’embarcation.

Malheureusement, le temps a subitement changé au cours de la traversée. A cause d’une tempête, la mer est devenue agitée et impraticable. Vu ces conditions, les compagnons de la Fédération de Livourne ont dû rebrousser chemin. Ils sont rentrés après mille difficultés. Notre situation n’était pas plus plaisante. Nous étions bien sûr hors de la prison, mais sur une île et sans aucune possibilité réelle de mettre définitivement fin au bordel. Quelques heures après, nous étions prêts à tout, et avec l’énorme quantité de courage et la soif de liberté que nous portions, nous avons tenté le tout pour le tout.

Nous avons cherché, désespérément mais en toute conscience, à traverser la mer en radeau. Nous l’avons construit en toute hâte avec des troncs et des cordes que nous avons trouvés dans une remise de paysan. Mais le radeau, bien que construit par des gens qui voulaient l’utiliser à tout prix pour gagner leur liberté, une fois lancé au prix de mille difficultés, ne parvenait pas à dépasser la furie et la violence des vagues. La mer, cette nuit là, était tellement agitée que, malgré nos efforts, nous n’avons pas réussi à nous éloigner du rivage, pas même de cent mètres. Après plusieurs heures, nous nous sommes rendus à la force de la mer et, revenus sur la terre ferme, nous avons été capturés le matin suivant dans le cimetière de l’île où nous nous étions cachés.

Des gardes à cheval et des matons à vélo sont arrivés. Ils nous ont dénichés de cet ultime refuge entre deux fusillades. Les participants à cette troisième tentative d’évasion étaient deux Siciliens, un gars de Crémone et moi-même. Le Crémonais avait pris part au mouvement anarchiste sous le fascisme puis avait résidé, à partir des années 30, de nombreuses années à l’étranger. De France, où il était réfugié, il était ensuite passé en Espagne pour prendre part à la révolution et à la guerre. Revenus en prison, nous avons été tabassés jusqu’au sang et transférés pendant trois mois à Porto Azzurro. Pendant cette période, nous avons été enfermés dans un mitard punitif. A la fin, on nous a transportés à Livourne pour un énième procès. J’ai gagné une nouvelle prime de 18 mois. Le Crémonais un an et les deux Siciliens deux mois chacun.

Ce fut ma dernière tentative d’évasion collective. J’ai essayé une autre fois de fuir au cours d’un transfert, réussissant à me défaire des menottes qui me liaient aux carabiniers qui m’accompagnaient. Lorsqu’un prisonnier est transféré d’une prison à l’autre, il est en effet d’abord confié aux carabiniers. Ceux-ci le conduisent à la gare, puis ils le chargent dans un wagon cellulaire où ils l’accompagnent jusqu’à destination. Lors d’un changement de train en gare, si le dé-tenu arrive à se défaire des menottes, il est déjà chanceux. Dans ces conditions, s’il est jeune et svelte, il peut facilement fuir en courant.
C’est ce que je fis une fois lors d’un transfert, mais cette fois-là encore, la chance ne fut pas de mon côté. En fait, la gare dans laquelle je suis parvenu à me libérer était par hasard remplie de policiers et de gens de la milice portuaire qui ont aidé les carabiniers à me reprendre. Cette fois-là, je n’ai cependant pas subi de procès car ma « fuite de transit » n’était pas considérée comme une évasion. Pour ce que j’en sais, une fuite de ce genre doit tout de même passer au tribunal, mais encore aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi ce ne fut pas le cas.

L’ennemi le plus puissant qu’un détenu doit vaincre afin de s’évader, je crois que c’est l’hostilité des autres. Une fuite implique en fait, en théorie, une légère répression les jours suivants pour ceux qui restent. Mais cette répression généralisée ne constitue pas le facteur déterminant l’hostilité des autres détenus, il s’agit plutôt de leur âme envieuse et résignée. Ce sont dans la plupart des cas des individus sans idéaux, disposés à vendre jusqu’à leur mère, éduqués à la violence, diplômés en méchanceté par la prison, par les souffrances et les privations en tout genre. Ces malheureux envient les compagnons enchaînés qui veulent fuir et, parce qu’ils se prostituent tout de suite à l’autorité carcérale, fayotent et te vendent en échange de privilèges infimes et insignifiants.

La tentative d’évasion est l’oxygène des quelques détenus suffisamment critiques, sains et jeunes, qui expriment la nécessité de réagir à la prison. Souvent, on ne survit dans les prisons qu’en échafaudant des plans de fuite. Penser à fuir, espérer le faire, est un moyen de ne pas mourir dans la prison-tombeau. Mais la plupart des détenus, comme je l’ai déjà souvent répété, constitue une multitude non-pensante et un assemblage d’apeurés. Les risques et périls de celui qui désire s’évader vont des sentinelles en armes à la difficulté de trouver des moyens de survie à l’extérieur : pour ces raisons, la masse carcérale abrutie par la taule s’y adapte sans se rendre compte qu’elle ne peut que s’y abrutir plus encore.

[Chap.11, Mes tentatives d’évasion, de B. Pedrini, " Nous fûmes les rebelles, nous fûmes les brigands..." (éd. Mutines Séditions, 144 p., novembre 2005), pp. 87-94]


http://mutineseditions.free.fr/


http://www.non-fides.fr/?Mes-tentatives-d-evasion

mercoledì 7 marzo 2012

Belgrado Pedrini NOI FUMMO I RIBELLI, NOI FUMMO I PREDONI


Belgrado Pedrini
NOI FUMMO I RIBELLI, NOI FUMMO I PREDONI
Schegge autobiografiche di uomini contro
Edizioni Anarchiche Il Baffardello

Le azioni armate contro il fascismo prima della “resistenza”, i manifesti clandestini, le rapine, la galera fascista (prima) e democratica (poi) … «Le azioni raccontate in queste pagine irrompono inevitabilmente nel presente scavando nel profondo dei sentimenti più sinceri e coraggiosi che ogni amante della libertà tiene dentro». Due volumi: uno di “schegge autobiografiche di uomini contro”, l’altro di poesie. 100% del prezzo di copertina ai compagni in carcere!

NOI PARTIGIANI NOI BANDITI
La mia storia e’ la storia dei miei compagni ed e’ simile a quella di molti altri partigiani finiti nelle patrie galere all’indomandi della liberazione.
Erano finiti i febbrili giorni della speranza, delle risa e delle gioie.
Ci ritroviamo al punto di partenza.
Ossia, sbandati e senza soldi, non al riparo dai colpi della sorte.
Cosi’ decidemmo di continuare a lottare, come fatto negli anni precedenti, contro padroni vecchi e nuovi, senza esclusione di colpi….
Il Monello Giovanni Boni
--tratto da Noi Fummo I Ribelli, Noi Fummo I Predoni
Schegge autobiografiche di uomini contro – Belgrado Pedrini Edizioni Anarchiche Baffardello Carrara 2001.